Cette fois ci, c’est fait. Claude m’accueille sur son site. On se connaît bien, depuis pas mal d’années maintenant. Nous apprécions nos travaux réciproquement. Et parfois nous les mettons en commun. Lui l’image, moi les mots. Pour la première fois entre nous il s’agit de Géants. Je vais vous laisser traduire en ch’ti, mais il faut que vous sachiez que je ne suis pas de votre coin… Pour moi c’est plus à l’Ouest. Avec quand même dix ans de Nord dans les bottes et quelques amis aux noms flamands imprononçables pour un Breton et en tout premier, celui de Claude. « Le 23 à Tourcoing il y a un rassemblement de Géants -me dit Claude au téléphone- c’est l’occasion de faire ce dont on parle depuis un moment. Je passe te chercher à treize heure, tu regardes, tu écoutes, tu te laisses imprégner, moi je photographie, on laisse mûrir et, d’ici à quinzaine, on voit ce que ça donne. »
Voilà, le décor est planté, j’espère ne pas avoir été trop long, trois, deux, un, on est le 23 février, je ne sais pas ce que ça donnera, une grande respiration, je me lance, pour moi ce sont d’abord les mots, dans le Nord l’alphabet commence à G, alors, Géants !

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Treize heures trente, Mairie de Tourcoing, une future mariée monte les marches du bâtiment, robe blanche, mèches noires frisées au Baby Liss, c’est un samedi sur la terre. Mais il n’y a que dans le Nord qu’une jeune femme, pour le plus beau jour de sa vie, peut croiser le chemin de pantins aux jupes mystérieuses. Au niveau dimensions, le marié a du souci à se faire, la concurrence va être rude… À droite de la mairie, le square Winston Churchill sert de coulisse. Pas de gâteaux, bouquets de fleurs et fruits secs, c’est plutôt sandwichs et bières. Il va falloir être fort. La deuxième lettre de l’alphabet dans le Nord, c’est le P pour Porter.

Claude a mis sa ceinture de photographe autour de la taille. Pas moins de trois objectifs. Ça sent le professionnel. Je devine en lui le plaisir qui commence à monter. Plaisir d’être là. Il salue quelques collègues photographes. « On y est », il me dit. Je regarde le square : ça grouille de camions, de géants qui s’étirent, satisfaits d’être à l’air libre après quelques heures de transports, pliés en quatre. Il y a des jeunes, des moins jeunes, des vieux qui ont l’air jeune. Il y a des sons, tambours, cuivres, vents, c’est plutôt cacophonique, il y a des tâches de couleurs dans le square, on est par famille, c’est blouson, tee-shirt ou sweet avec, inscrit dessus, le nom d’une ville ou d’un village. « Vas-y, fait un braquage ! » qu’il dit le monsieur derrière moi avec gestes à l’appui pour accompagner son collègue dans un improbable créneau. Sur le siège passager, une tête énorme semble dire au conducteur de garer sa voiture au plus près du camion de devant et de récupérer son corps fissa pour replanter sa caboche sur ce qui lui sert de respectabilité. Le Géant est chatouilleux…

Pas de doute Claude, ça a bien démarré ! Je te plante là et j’y plonge les yeux ouverts. À la revoyure dans le défilé ! Je m’engage dans le square.
Je ne sais pas si c’est par crainte de m’attaquer aux anciens, aux habitués des défilés, aux gars qui en imposent, ceux qui portent, ceux qui blaguent et qui s’esclaffent ou bien si c’est juste le hasard mais ma première étape, elle est avec Gauthier et ses copains. Il y a une fille aussi dans la bande. Il est né en 1994 Gauthier. Ça lui fait quoi… Quatorze ans. Les autres n’ont pas l’air beaucoup plus vieux. Ça leur plait l’Harmonie. Ils en font deux fois par semaine. « Ouais, trop bien. On s’amuse, on est entre nous». Il y en a quatre sur le banc où je me suis assis et à peu près le même nombre en face. C’est un truc de jeune l’harmonie… « On va faire un concert de Printemps. Ça se passera à la salle des fêtes. L’harmonie, elle aura cent cinquante ans cette année. Elle a été créée en 1869 ». Qu’est-ce que je disais, un truc de jeune. Bon après-midi les mômes. Le Progrès Steenbecquois. C’est ce que je lis sur leur pull avant qu’ils ne rejoignent le reste de l’harmonie pour quelques accords.

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Plus loin, quatre porteurs cassent la graine au cul du camion, c’est un vieux Mercedes Benz, garé de l’autre côté de la route. Il y en a un autre qui cherche à se garer. Il trouve une belle place en double file. Elle n’attendait que lui, c’était la dernière. C’était aussi la dernière fois de la journée que la rue était à double sens. Les amis de Lorette. Des Belges. Il viennent d’Ath. Habillés tout en blanc les bestiaux. Ils commencent à décharger leur camion. Cette fois-ci, ça bouchonne sérieux. Ça ne passe plus ! Il y a le camion du géant de Cantin, suivi de celui d’Henriette d’Arleux, plus loin un autocar, et des voitures qui n’osent pas klaxonner. De toute façon on ne les entendrait pas parce qu’il y a le Carillon ambulant de Douai qui a décidé de chauffer ses cloches sur l’air de la panthère rose. « Attention à la bordure ! » bon sang, c’est un des géants de Bollezeele qui était pas loin de finir par terre à cause de la dénivellation du trottoir, il vaut mieux que je m’éloigne un peu.

L’harmonie de Caestre en répétition. Apparemment, le chef a besoin de recul pour écouter ses troupes. Seulement le recul, il le prend sur la route. Ce n’est plus de la direction d’orchestre de villages, c’est de la cascade en paysage urbain. Le voilà qui se rapproche à nouveau. Deux trois remarques à propos de la tonalité et du rythme mais version bon enfant, on est entre musiciens mais c’est samedi et c’est journée chômée. Un dernier petit conseil pour la route. La remarque se veut technique, mais elle vire rapidement à la grivoiserie. Et pas des plus légères… « Quoi ça enregistre ? Ça enregistre quoi ? » le chef se retourne vers la journaliste qui a son micro à la main « Vous avez enregistré là ? Non c’est pas vrais ? » Et la jeune journaliste d’hocher positivement la tête avec un grand sourire pendant que l’harmonie dans son entier se paye une bonne tranche de rire en voyant la tête du chef. « On va la refaire hein, pour France Bleu Nord. On va vous jouer Quand je vois vos yeux je suis amoureux ! C’est bien ça. Quand je vois vos yeux je suis amoureux, allez les enfants, un, deux, trois… »

Je continue mon tour de table, le banquet ne fait que commencer. Instant plus silencieux. Je suis à l’autre bout du square. Le géant Pierre Degeyter est prêt. Il attend sagement entre deux voitures. Le gosse lui aussi est sage. Incroyablement sage. Immobile. Il est vêtu de bleu, comme le géant. Vêtement d’ouvrier. Un cordon passé autour du cou du garçon soutient un panneau qui recouvre la moitié haute de son corps. Pierre Degeyter. Compositeur de la musique de l’internationale, Chant révolutionnaire ouvrier. Ouvrier à l’usine de Fives à Lille. Il doit avoir neuf ans. Il porte des lunettes et suce un Chupa Chups. C’est un enfant qui porte un géant autour de son cou. C’est un chant révolutionnaire et une sucrerie.
Face à lui, à une dizaine de mètres, un môme du même âge fait valser son étendard d’Attiches, damiers rouges et blancs sur fond jaune. Plus loin encore, vers le fond du square une femme prend en photo ses deux filles serrées contre la jupe d’un autre géant. « Voilà, j’ai la tête, c’est bon » dit la mère en regardant l’écran de son téléphone portable.

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Me voilà derrière la Mairie. Les géants sont partout. Ici c’est Bienaimé, il vient d’Armbouts-Cappel. « La boîte d’épingle a disparu !» C’est sûr, ça va être moins facile pour la dame affairée au pied du géant d’aligner l’ouverture du tablier sur celle de la jupe. Il faut quand même que les porteurs puissent bien voir la route. Un concert de klaxon démarre de l’autre côté de la mairie. « Laissez passer la voiture ! », c’est la police municipale qui tourne autour du site au même moment. « Ils cherchent la noce ! », éclat de rire général… Et en plus on a retrouvé les épingles. Un gars du groupe s’approche de moi. Je lui présente mon laisser passer : « je travaille avec Claude Waeghemacker ». C’est plus efficace qu’un passeport. La conversation s’engage : « La carcasse a été refaite en une semaine pour être prête aujourd’hui »… « Il était en alu, je l’ai refait en bois pour l’alléger. Et puis ça a permis d’élargir la base »… « Certains jours, j’y ai bossé de 7 heures à 19 heures »… « Ca m’a pas pris comme une envie de pisser mais pas loin »

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Retour vers le centre du square. Assis sur un banc, un musicien se fait un petit solo. Il joue bien. Bonnet bleu avec inscription en lettres dorées sur la tête. J’ai pris de l’assurance, je m’approche. Sylvestre le Ménestrel. « C’est une cornemuse du centre de la France. Le bourdon se porte sur l’épaule et l’autre bourdon est à côté du hautbois. C’est différent du modèle Flamand »… « Il y a peu de facteurs de cornemuse qui fabriquent des modèles Flamands. »
Je remonte le square pour arriver à la mairie. Le rond-point disparaît derrière les voitures décorées de nœuds de tulle. La police municipale est là aussi. Ils ont trouvé la noce… Aujourd’hui ils ne verbalisent pas, la fête est pour tout le monde. Les géants sont maintenant alignés, il est quatorze heure trente. Je décide de descendre le cortège. Pour les porteurs belges, c’est sandwichs et bière. Basoulous et fière de l’être, c’est l’inscription sur leurs tee-shirts noirs. « Président il y a quelqu’un qui veut te parler ! »… « Il est où not’président ? »… « On peut pas le rater, c’est le seul qui est au Coca ! »… J’apprendrai que Basoulous, c’est l’association de Basècles et de Zoulous. « C’est parti autour d’une table avec des amis, il y a 15 ans, on a parlé de l’Afrique ». Petit salut à Georgette l’autruche et je quitte les Belges.

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« La belle Hélène, s’il vous plaît, vous allez vous placer, merci » ce sont les meneurs de revue d’info Tourcoing, blousons jaunes et liste des géants à la main, les organisateurs. Il faut dire qu’il y a de quoi s’y perdre. Tiens, je recroise mon gamin de Pierre Degeyter. Il regarde attentivement, derrière ses lunettes, l’échassier des amis du Caou agiter son drapeau en équilibre sur ses échasses. Plus bas, petite danse des Tisje Tasje, pour s’échauffer avant le départ : les géants croisent et décroisent leurs jupes, accompagnés par l’harmonie du Progrès Steenbecquois.
Redescendre, encore. Les porteurs de l’Archer se partagent leur dernier sandwich sur l’air d’In the Navy des Villages People. Une dame me tend un petit prospectus sur Eleyne et Gauthier. Elle est habillée en habit médiéval avec une poussette 21ème siècle. Gayantin, le géant de Cantin va rejoindre sa Flore en redescendant toute la file. Il est précédé d’un porteur équilibriste qui finit sa barquette de frites tout en marchant de dos, plus soucieux de regarder son géant que la route. Je retrouve le groupe de l’Archer. Ils sont redescendu eux aussi. Ils en sont au dessert : c’est gaufre au sucre.

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« Ça démarre ! » l’annonce est lancée par blouson jaune info Tourcoing. Quinze heures. Tu crois que les mariages sont finis ? De toute façon, il y a bien trop de monde autour de la Mairie pour le moindre défilé de voitures. C’est un samedi sur la terre. Trop modeste pour ne pas valoir le détour. Un défilé de Géants, c’est comme la grande muraille de Chine, on peut le voir depuis la Lune.

Marc Le Piouff

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